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Cathy Jardon : Peintures
Franz Erhard Walther : L'aperçu des images
Dennis Driffort : La peinture et son contraire...de toutes pièces
Pierre Giquel : Quand l'abstraction perd le tête...et ses moyens

Peintures


Issus des matériaux traditionnels de la peinture-chassis-toile, mes supports sont toujours de forme carré. C’est parce que le carré est contraignant. Il est rigide. Il a un lourd passé.

Sur ces toiles, je peinds des formes simples, des lignes, des semblants de grilles. Elles sont de différentes épaisseurs, s’entrecroisent, se superposent parfois.

Mes couleurs sont vives, libres. Beaucoup de fluos, de couleurs laiteuses, pastelles. Peu de couleurs foncées, pas de noir.

Les lignes deviennent des rayures puis des motifs géométriques.

Il y a plusieurs plats de bandes. On peut croire reconnaitre des motifs-référents issus de sa propre mythologie, ou issus de codes sociaux anciens ou contemporains. Ces « motifs » ne sont jamais empruntés de réels tissus ou objets. Ils sont une création propre et aucun n’est deux fois utilisé.

Il y a aussi un jeu avec les contraintes et les contraires.

Le carré est stricte, les lignes sont droites, organisées. Malgré cela, je crée un déséquilibre, une faille, qui fait chuter le carré, le fait s’effacer, le déconstruit, l’explose. La peinture se sort et sort du carré. Elle peut même le tordre.

Ensuite, il y a les peintures dites « patchwork ». Je convoque plusieurs « peintures-motifs » sur une même toile et très vite tout est chamboulé. Les motifs-référents, une fois réunis, perdent leur identité propre et se révèlent dans un tout très dense. Tous sont très stucturés, mais ensemble, ils créent un espace pictural chaotique envahissant, parfois vernaculaire. Il y a autant de perspectives que de motifs. Il n’y a donc plus de sens de lecture. Tout est faussé.

Non sans ironie, je joue des paradoxes, des enjeux et des tourments du carré et de la peinture, ainsi que du sens et de la pertinence de la peinture abstraite géométrique.

Comment d’une apparence presque pop peut-on soulever des questions nobles de la peinture et comment vient-elle s’impliquer dans l’art contemporain ?

Cathy Jardon en haut


L'aperçu des images



Traduction de Der Blick der Bilder en français par Ursula Urson

Les images en tant que manifestation de/de la peinture. La peinture en tant que manifestation de l’image. Penser en peinture dont découlent des images. Penser en images dont les bases sont les éléments de la peinture.

Cathy Jardon occupe cet espace artistique avec une grande force de réflexion. Il est troublant que la décision prise quant aux formes et aux couleurs soit impulsive et spontanée, alors que la physionomie de l’image suggère un concept de travail hautement calculé. Mais le second regard sur les peintures dévoile le moment de spontanéité. Les formes prises séparément et dans leur ensemble se lient de telle sorte que se constitue une conception d’image convaincante. Aucun des plus savants calculs ne parviendrait à ce résultat.

L’assemblage audacieux en une solide construction de formes, associé au contrepoids émotionnel, prête aux images une tension qui nous laisse imaginer un dialogue entre des formes appartenant uniquement à l’art et à des éléments biographiques de l’artiste.

Aussi, le geste du plissement en tant qu’élément perturbateur des formes-structures nettes joue un rôle important. Les deux, formes et argumentations, qui sont différentes voire opposées, confluent finalement avec pertinence.

Equilibre et déséquilibre cohabitent dans le tableau. L’intégralité, constituée de fragments d’images, est garante d’une maîtrise de forme. En cela se constitue un monde d’images particulier qui dialogue avec l’histoire de l’art abstrait

Le projet d’un mur de peinture se référant aux dimensions reportées de la vitrine opposée en promet plus : moduler l’espace réel par « l’espace-image ». Les esquisses vues à ce sujet suscitent des attentes.

Franz Erhard Walther en haut


La peinture et son contraire...de toutes pièces



En perpétuel devenir, tel un kaléidoscope, la peinture de Cathy Jardon s'emploie à échapper à tout enfermement dans une seule définition en repoussant sans cesse les limites imposées par ses matériaux, qu'ils soient physiques ou abstraits.

Comme des pages d'exercices, ses toiles sonnent comme des " possibles " des variations de formes, lignes, grilles, motifs qui affirment autant qu'ils interrogent ce qui est énoncé...

Si la méthodologie, l'analyse et les références s'avèrent indéniablement présentes, l'artiste sait préserver cette dose de curiosité, de spontanéité et d'étonnement qui autorise des hypothèses parfois provocatrices, paradoxales, contradictoires ou iconoclastes mais toujours pertinentes...

Il faut de l'énergie et du courage pour reprendre " encore " les outils conventionnels du Peintre.

Il faut surtout et d'abord savoir " écouter la Peinture " avec discrétion et humilité avant de prétendre lui reprendre la parole...

Pourtant, même si la peinture a souvent dit une chose et son contraire, Cathy Jardon prouve qu'elle n'a pas dit son dernier mot...

Pollen / Denis Driffort en haut


Quand l'abstraction perd le tête...et ses moyens



Chaque décennie voit ses docteurs au chevet d'une prétendue maladie inconcevable, en tout cas inédite, entraînés à diagnostiquer, apporter des conclusions souvent contradictoires, proposer viatiques et conseils, délivrer le cas échéant d'imparables remèdes. A l'image de ces impatiences médicales, l'art semble emboîter parfois le pas à ces misérables danses de Saint Guy. Ainsi le vingtième siècle aura vu les commentaires s'affoler fiévreusement au chevet de la peinture. Qui n'a pas souri devant les certitudes énoncées à propos de la mort de la peinture ? Inquiet du désistement des artistes à préférer tel ou tel medium, de leur lassitude. De leur désespoir à abandonner ces terres défrichées par des aînés aussi anciens que nos viles grottes. Mais nombreuses et nombreux sont celles et ceux qui usèrent de suffisamment de ruse, d'énergie, d'humour pour entraîner la dite perdue à des volteface spectaculaires ou plus discrètes, en tout cas tout aussi durables. Nos historiens qui prédisaient sa fatale infortune en perdirent leur langue. La peinture peut ployer certes, mais elle ne s'avoue pas perdante.

Quand je rencontrais Cathy Jardon, ou plus exactement ses propositions picturales, je savais d'emblée, dans les secondes qui suivirent, que j'avais affaire à un tempérament, de ceux qu'on n'oublie pas. J'avais affaire à une pensée complexe avec des affirmations qui ne se privaient pas d'audace et des doutes qui fortifiaient encore plus mon attirance et ma curiosité. Pardonnez cette entrée en matière un peu " lyrique " ou romanesque, mais j'attache une grande importance aux premiers moments d'une rencontre ; et j'avoue alors avoir ressenti la nécessité de mon déplacement. Les œvres en effet appelaient une confrontation, un vis-à-vis qu'aucune trace photographique ne pouvait remplacer. Si elles m'étaient familières, par leur emprunt à l'histoire des formes et des couleurs, elles ne manquaient pas de me laisser comme étourdi, jouant avec mes nerfs, m'obligeant à repenser cette histoire, dessoudant les références, hurlant leur liberté d'agir comme elles le sentaient. Oui, ces œvres claquaient comme de joyeuses impertinentes.

Le paradoxe veut que cela soit en Allemagne, lors des années d'apprentissage, qu'entourée d'une peinture obstinément figurative Cathy Jardon décide, en " expatriée " comme elle se qualifie, d'interroger l'art abstrait, un art qui l'intrigue, qu'elle dit comprendre le moins mais la capte profondément en l'entraînant vers des réalisations intempestives. Les couleurs tout d'abord, qu'elle avoue dans la vie ne pas aimer, trouvent dans la peinture leur nécessité à s'écorcher dans des formes qui se tordent,ou plissent, qui semblent à tout prix vouloir échapper à quelque ordre immuable. Dès lors il s'agit d'affirmer et d'infirmer à la fois. Affirmer une liberté en déjouant tout formalisme et lacérer le caractère séducteur de la peinture, et de l'art en général. Il s'agit littéralement de s'exposer, délivrer les carrés, les angles, les diagonales, sans pour autant laisser couler, déborder, exhiber les humeurs. Cette facilité-là est fermement refusée. Il fallait égratigner les lois sans donner l'impression qu'on les saccageait, élaborer un vocabulaire en prenant appui sur la faille. Tromper l'ennui en trempant la peinture dans des ambiguïtés dont elle ne se relèverait peut-être que très difficilement. Envisager les questions sans vouloir les résoudre définitivement. Se donner aussi le temps d'interroger ailleurs, vers des bords inconfortables, dans d'inquiétants tremblements. Aborder le décoratif sans le revendiquer, continuer à questionner le défaut et s'en servir comme une arme nouvelle. Ne pas jouer à la guerrière, tromper encore. Tremper, trier, tirer.

Cette entreprise de démolition qui prend les apparences d'un bal masqué contient des risques. Quand l'orage est passé, on craint en effet le pire. Cathy Jardon minutieusement, j'allais écrire scrupuleusement, mesure les vertiges mais ne calcule pas. Car si le tableau confère à l'objet, si la composition rigoureusement postée sur ses jambes à deux dimensions échappe pour se doter d'une troisième, cet état de fait est là pour causer une perturbation, une perte des repères. Le plissement accompagne de faìon magistrale ces dérives. Et lorsque c'est réussi, l'impression est forte de se sentir brutalement à la limite des genres. L'adhésion ne conduira pas au suicide mais très certainement à une forme de doute qui temporise la blessure. L'œil plus tard subira le supplice de la lame. Ou s'agrandira.

Le balbutiement, le bégaiement appartiennent au baroque. Dans les titres que choisit Cathy Jardon, et leur lien avec ce qu'ils sont censés nommer, un écart s'accomplit. Le jeu de mots n'est pas loin du lapsus, on cherche l'anagramme comme si l'on voulait se raccrocher absolument avec ce que l'on voit ou ce que l'on a cru voir. Etranges dilemmes dans lesquels aime à nous laisser cette destructrice et créatrice de tableaux, certains d'entre eux recomposent leurs formes selon la qualité d'un air, d'autres en toile enduite se parent des qualités de la toile cire, d'autres encore épousent les attributs de la serviette ou du torchon, du drapeau, on en voit qui se raidissent dans une vomissure, tout est prétexte à dérouter, dérouler, faire confiance à la matière quand le geste pourrait régler la mesure, esquinter I'œil mais aussi nos certitudes de contemplateurs, et d'interprètes. Cathy Jardon sollicite en qu'elle y met n'est jamais une justification. Cette faille qu'elle appelle a des parfums de fracassement.

Pierre Giquel en haut